Elle a eu 25 ans !

La majorité révolue, elle devrait se présenter dans toute la splendeur de sa jeunesse, devenue belle et forte, capable de prendre en charge son propre développement et de trouver enfin sa place dans cette société restée longtemps si masculine et si profondément minée par des plafonds de verre auxquels se sont heurtées des générations de FEMMES avant elle.

À 25 ans, elle a franchi un quart de siècle avec le regard résolument tourné vers les 75 prochaines années et l’espoir tenace de continuer à faire reculer et à faire disparaitre toutes ses barrières culturelles et socioéconomiques qui veulent la convaincre qu’elle ne peut ni ne doit être l’égal des HOMMES.

Née à Beijing (en Chine) en 1995, cette jeune femme imaginaire, fille des engagements internationaux, a bien eu 25 ans cette année 2020. Ses « pères » l’ont imaginé à la base, avec douze (12) principaux attributs :

  1. Libérée des chaines de la pauvreté galopante.
  2. Possédant une bonne éducation ainsi qu’une formation robuste.
  3. En très bonne santé.
  4. Protégée des violences à son égard.
  5. Impliquée dans la résolution des conflits armés.
  6. Compétitive au sein des économies.
  7. Capable d’être au premier plan dans les cercles de prise de décisions.
  8. Bénéficiant de mécanismes institutionnels chargés de promouvoir son intégration.
  9. Protégée par des droits fondamentaux.
  10. Médiatisée aussi bien pour elle-même que pour ses actions.
  11. Jouant un rôle décisif dans la préservation de l’environnement.
  12. Et surtout, bénéficiant d’une protection renforcée quand elle n’est encore qu’une petite fille.

Ce 8 Mars 2020 nous offre l’occasion en cette journée internationale dédiée à la FEMME, de faire le point et de tenter d’esquisser la manière dont cette jeune fille de 25 ans se présente aujourd’hui en République du Congo.
Est-elle effectivement devenue telle que ses « pères » l’avait imaginée en 1995 ?
L’exploitation de quelques statistiques congolaises nous aideront à répondre à cette question.

Sur le plan de la pauvreté, les femmes congolaises sont aussi touchées que les hommes avec un ratio de pauvreté de 35% pour les femmes et de 38% chez les hommes. Cependant, les femmes restent les plus nombreuses dans le secteur informel et n’arrivent pas de ce fait à bénéficier des mécanismes d’accompagnement adéquats.
De plus, le resserrement du contexte économique depuis ses cinq dernières années a fortement exposé les femmes travailleuses pour compte propre (dans le secteur agricole notamment) en raison du net recul du pouvoir d’achat.

Au niveau de l’éducation et de la formation, le parcours des femmes congolaises continue d’être caractérisé par une forme en entonnoir où elles sont de plus en plus nombreuses au début des études mais très peu à en arriver au terme.
Le phénomène des grossesses précoces constitue généralement la première cause d’abandon scolaire.

La santé des femmes reste au cœur des préoccupations gouvernementales mais continue de subir l’inefficacité généralisée des structures sanitaires sous équipées et en manque de personnel. Malgré tout, les enquêtes récentes révèlent dans le domaine de la mortalité maternelle, que celle-ci a emprunté une tendance baissière depuis 2005 pour se situer à environ 426 décès pour 100.000 naissances vivantes.
Avec la paupérisation de l’économie congolaise et le développement des moyens alternatifs de subsistance, dont la prostitution, les femmes restent fortement exposées à l’épidémie du VIH/SIDA. Les mécanismes de prise en charge ainsi que ceux portant sur la réduction des possibilités de transmission du virus entre la mère et l’enfant restent insuffisants.

Au niveau national, il faut souligner l’attention particulière dont font l’objet les femmes quand elles sont victimes de violences de quelque nature que ce soit. Cependant, en raison de la persistance de pesanteurs culturelles et sociales, très peu de violences à l’égard des femmes sont effectivement dénoncées. Nombreuses sont alors nos mères, nos sœurs et nos filles qui continuent de subir, dans le silence, des violences pourtant sévèrement punies par les textes de lois congolais.

Les femmes congolaises restent très peu impliquées, du moins officiellement, dans la résolution des conflits armés qui ont émaillé la vie de la Nation depuis 1995 en raison de l’inexistence de mécanismes institutionnels fonctionnels. Il faut cependant saluer les efforts de ces femmes silencieuses et actives qui ont porté assistance aux populations rendues vulnérables du fait des conflits qui ont secoué le Congo.

La compétitivité des femmes dans l’économie congolaise ainsi que leur capacité à jouer des rôles de premier plan dans les cercles de prise de décisions semblent rencontrer encore aujourd’hui le manque de volonté de nos mères, de nos sœurs et de nos filles. Il faut remarquer qu’en dépit de l’introduction des quotas de représentativité au sein des institutions nationales, les femmes congolaises sont peu nombreuses à vouloir franchir le pas et à s’engager de façon effective dans des responsabilités qui les éloigneraient de leur rôle « traditionnel », en famille.
La conciliation entre les activités professionnelles et les tâches dévolues aux femmes dans les ménages reste problématique. Pour de nombreuses congolaises, les heures de travail se prolongent encore à la maison, auprès de leurs enfants, de leurs époux, de leurs familles. Pas de place pour le développement personnel dans une telle configuration !

Le Gouvernement congolais, respectueux des engagements pris à Beijing il y a de cela 25 ans, a mis en place des mécanismes institutionnels pour favoriser la promotion des femmes congolaises. Il s’agit principalement de (i) la création et du maintien d’un ministère dédié à la promotion de la femme et (ii) de la création du Conseil Consultatif de la Femme, institué par la Constitution du 25 Octobre 2015.

Ces cadres formels permettent aujourd’hui en 2020 aux femmes congolaises d’exister et de participer à l’efficacité nationale dans tous les domaines de la vie de la Nation.

Les droits fondamentaux des femmes, ainsi que ceux de la petite fille, ont toujours été garantis par les différentes Constitutions de la République du Congo et surtout par celle du 25 Octobre 2015. Cependant, les textes d’application ainsi que l’affectation de moyens adéquats demeurent les principaux défis à relever.

Alors, à la question formulée plus haut, qui consiste à savoir si effectivement cette femme imaginaire telle que ses « pères » l’avait envisagée en 1995, est bien devenue, 25 ans plus tard, cette belle, jeune et forte dame, ici au Congo ? Notre réponse est : NON !

Cette réponse est négative parce que dans bien des domaines il reste encore beaucoup à faire. C’est ainsi le cas dans l’éducation, la formation, la santé, l’autonomisation et la participation des femmes à la gouvernance de la Nation.

Il est important malgré tout de saluer les initiatives prises par le Gouvernement et appuyées par des partenaires au développement, pour notamment :

▪ instituer des filets sociaux, à travers le programme « LISALISI », qui soulage de nombreuses femmes en difficulté financière ;

▪ faire appliquer les mesures de gratuité prises au profit des femmes en matière d’assistance sanitaire (césarienne, prise en charge post violence, etc.) ;

▪ instituer la représentativité des femmes lors des élections locales.

Cette femme de 25 ans ici en République du Congo n’est certes pas celle à laquelle on pouvait s’attendre à la suite des engagements pris à Beijing en 1995. Mais force est de reconnaitre que sa « version congolaise » a réalisé, à son échelle, d’énormes progrès. En effet, au Congo, elles sont de plus en plus nombreuses à pouvoir et à vouloir se hisser vers cette version idéale et conceptuelle de la FEMME, imaginée il y a 25 ans de cela. Elles restent aussi nombreuses à ne pas vouloir ni pouvoir le faire. Cette dernière réalité nous invite tous, femmes, hommes, pouvoir public, initiatives privées, à poursuivre nos efforts afin de participer à l’avènement d’une société plus juste, garantissant une égalité entre les genres.

Je vous souhaite à tous un bon mois de mars, maintenant appelé communément le mois de la femme.

Danièle Sassou Nguesso
Présidente de la Fondation Sounga
www.fondationsounga.org