Panorama de l’entrepreneuriat féminin en Afrique

État des lieux, constats, évolutions, propositions.

Plus discriminées que sur les autres continents, les femmes africaines participent pourtant bien plus qu’ailleurs à son développement économique.

En effet, aujourd’hui la participation des femmes au marché du travail en Afrique est la plus élevée, avec plus de 60%, supérieure aux taux des pays européens et occidentaux.

Porteuses d’un véritable dynamisme économique, nos femmes sont présentes en particulier dans les secteurs de l’agriculture et de l’éducation, et se tournent de plus en plus vers les nouvelles technologies et le digital.

Cette réalité parfois méconnue n’empêche pas toutefois que les femmes en Afrique font face à des obstacles encore plus lourds qu’ailleurs.

En effet, l’Afrique présente la particularité d’être le continent qui offre le plus gros déficit en termes d’emplois salariés, les femmes se retrouvant très largement sous-représentées vis-à-vis des hommes, tout particulièrement dans la catégorie des emplois supérieurs. Par ailleurs, les conditions générales de travail des femmes, notamment dans le secteur informel, qui peut représenter jusqu’à 80% du tissu économique dans certains pays africains, sont moins bonnes que pour les hommes. Ainsi, les femmes en Afrique perçoivent des revenus inférieurs à celui des hommes, par exemple jusqu’à 30% de moins dans le seul secteur agricole, où elles sont très représentées. À ces activités économiques nécessaires à leur autonomie financière et pour subvenir aux besoins de leur famille, s’ajoute la lourde charge des tâches domestiques, qu’elles assument en très grande partie. Ainsi, l’Afrique est le continent où les femmes passent le plus de temps à s’occuper de tâches domestiques, non rémunérées, cet état de fait étant constaté dès leur plus jeune âge, et contribue très largement au décrochage scolaire, alimentant la spirale de l’emploi faiblement qualifié et rémunéré etc.

Dès lors, la création d’activités peut représenter une voie de développement naturelle pour nos femmes. Et effectivement, c’est dans l’entrepreneuriat que les femmes africaines sont véritablement les championnes du monde. D’après l’étude 2018 du cabinet Rolland Berger pour Women in Africa, près de 24% des femmes africaines en âge de travailler ont créé ou développé leur entreprise, contre 6% en Asie et 12% en Amérique, pourtant des régions reconnues comme les plus pourvoyeuses d’entrepreneuriat au féminin. La même étude précisait que l’entrepreneuriat féminin produirait entre 250 et 300 milliards de dollars américains, soit 12 et 14% du PIB de l’Afrique, autre record du monde … féminin.

Face à ce constat, diverses questions se posent : pourquoi ce miracle de l’entrepreneuriat féminin en Afrique ? Est-il similaire sur tout le continent africain ? Quels sont les secteurs d’activités privilégiés ? Quels sont les freins qui pèsent sur cette dynamique et comment l’accompagner qualitativement ?   

Le sujet de l’entrepreneuriat féminin suscitant un réel engouement depuis plusieurs années, des acteurs majeurs du financement et du développement, telles la Banque Mondiale, l’Agence Française de Développement, la Banque Africaine de Développement ou bien l’Organisation Internationale de la Francophonie ont commandité, réalisé et publié diverses études sur l’entrepreneuriat féminin en Afrique, qui convergent tant dans leurs constats que dans les axes de développement.

Globalement, celles-ci montrent qu’il y a un esprit entrepreneurial partagé dans les pays anglophones et francophones, avec un taux de création d’entreprise par les femmes comparable dans ces deux zones. Les principales motivations en faveur de l’entrepreneuriat sont  très proches également.

On peut remarquer que l’attractivité pour l’entrepreneuriat par les femmes est par ailleurs très forte dans l’ensemble des régions, avec globalement et de manière simplifiée une appétence très forte pour l’Afrique de l’Est, l’Afrique centrale et le Sahel (plus de 25%), une envie d’entreprendre également  très marquée pour le sud et l’ouest de l’Afrique (plus de 20%), et un intérêt plus limité pour l’Afrique du nord (autour de 7%), selon l’étude consacrée à ce sujet par l’organisation Women in Africa en 2018.

Pourquoi les femmes africaines s’investissent-elles autant dans l’entrepreneuriat ?

On voit bien qu’en Afrique, les femmes entreprennent. Parmi les multiples catalyseurs incitant à l’entrepreneuriat, la précarité économique vécue au quotidien par les femmes africaines apparaît comme un moteur puissant. Ainsi, lorsqu’elles ont moins à perdre, elles prennent plus de risques …  Pour corroborer cela, les taux d’entrepreneuriat féminin beaucoup plus faibles en Afrique du Nord, économies globalement plus structurées qu’en Afrique subsaharienne, encouragent les femmes à moins entreprendre, au regard d’emplois salariés proposés plus sécurisants …

De plus, les femmes qui entreprennent ont pour objectif prioritaire, outre de subvenir aux besoins de leurs familles, de « changer le monde », à la différence notable des hommes, qui eux  choisissent plutôt l’entrepreneuriat pour être indépendants.

En complément, l’étude des types d’activités exercés par les femmes apporte un éclairage sur les spécificités sectorielles : elles se positionnent majoritairement sur la réponse à des besoins de société, d’où les nombreux projets liés à l’impact social, notamment dans l’agriculture, le social, l’éducation, le sanitaire etc. Les projets sélectionnés dans le cadre du « Programme 54 », porté par le WIA Philantropy en 2018, sont démonstratifs de ces choix, dans la mesure où une très grande majorité d’entre eux émargeait dans les domaines de l’eau, l’éducation, la nutrition etc.

Outre une appétence particulière des femmes pour ce type de projet, il faut noter toutefois qu’ils présentent la particularité de nécessiter un « ticket d’entrée » faiblement onéreux, en termes financiers (faible investissement matériel ou industriel etc.), d’agréments administratifs et réglementaires pour pouvoir exercer l’activité, de formations de base nécessaires, et il est donc beaucoup plus facile pour les femmes de s’y investir…

Toutefois, différentes expérimentations et études, dont le rapport 2019 sur l’entrepreneuriat féminin en Afrique dévoilé au Women In Africa Summit, ont permis d’une part de nuancer ce miracle entrepreneurial féminin, et d’autre part de suggérer quelques pistes d’appui pertinentes pour l’accompagner et le structurer durablement.

En effet, si effectivement nous pouvons constater que l’entrepreneuriat se développe prioritairement dans des milieux où les femmes ont un accès plus difficile que les hommes à l’éducation, et donc au marché de l’emploi, cette carence a également un impact majeur au niveau entrepreneurial, car avec un faible niveau d’éducation, il devient de fait plus difficile pour les femmes de diversifier leurs entreprises, de les faire grossir, de comprendre les codes des milieux dans lesquels elles exercent etc.

Ainsi, afin d’améliorer durablement l’attractivité et la qualité des projets entrepreneuriaux féminins en Afrique, quatre actions prioritaires s’imposent.

D’une part l’éducation des femmes, qui apparaît comme absolument prioritaire, avec en corollaire la formation, y compris dans le domaine de la gestion entrepreneuriale.

Il s’agit donc d’insister sur les parcours de formation initiale, mais également de pouvoir proposer des formations spécifiques dans le domaine entrepreneurial, telles des formations-actions sur les principaux axes du futur métier de chef d’entreprise (vente, gestion, production, marketing etc.), pourquoi pas en partenariat avec les écoles de commerce, qui commencent à fleurir sur notre continent, qu’elles soient d’origine endogène ou l’émanation d’établissements internationaux ?

D’autre part, il faut renforcer les outils d’accompagnement à l’entrepreneuriat, qui visent à accompagner les « entrepreneuses en herbe » dans l’analyse et la mise en œuvre méthodologique du projet, en les aidant sur l’étude de faisabilité, l’étude de marché, l’ingénierie financière, la communication et les réseaux sociaux etc. A ce titre, l’Afrique, terre d’entrepreneuriat, propose paradoxalement peu d’incubateurs, dispositifs idoines pour « professionnaliser » les porteuses de projet. On en comptabilise ainsi 17 fois moins qu’en Europe et 35 fois moins qu’aux Etats-Unis ! Il faut donc créer des incubateurs ou bien d’autres outils collectifs d’accompagnement dédiés à l’entrepreneuriat féminin (clusters, espaces de co-working spécialisés etc.), et les mettre en réseau au niveau panafricain afin d’optimiser les synergies.

Egalement, il faut améliorer les systèmes d’information, les mises en réseau d’affaires et les infrastructures télécom, afin de constituer un levier au développement de l’entrepreneuriat africain. En effet, les systèmes d’information permettent de recenser et de fiabiliser l’information économique, indispensable pour conforter les « business », et plus largement renforcer les capacités de développement et de confiance de l’environnement envers les femmes entrepreneuses, qui ont toujours besoin de démontrer plus que leurs homologues masculins ! Afin de conforter cette approche, l’échange d’expériences entre femmes, l’inscription dans des cercles d’influence et de réseaux panafricains revêt également une importance majeure dans le monde hyper informé qu’est le nôtre. Je tiens à cet égard à souligner l’initiative de l’OIF qui a lancé le 8 mars 2018, dans le cadre de son Programme de promotion de l’entrepreneuriat chez les femmes et les jeunes, la Plateforme de mise en Réseau francophone pour l’entrepreneuriat féminin (REFEF), afin de de maintenir la connexion des femmes entrepreneures francophones, créer une communauté d’entrepreneures mais également favoriser le développement des partenariats et de faciliter l’accès aux marchés internationaux. Pour finir, le perfectionnement des infrastructures télécoms apparait comme absolument essentiel, parce que pour que le digital se développe, il faut qu’il y ait de la connectivité. Cela apparaît d’autant plus nécessaire que le digital pourrait contribuer à hauteur de 300 milliards de dollars au PIB annuel de l’Afrique, selon une récente étude du cabinet McKinsey ! Cette révolution numérique pourrait « affecter » tous les secteurs, du monde de la finance à celui de la santé, en passant par l’agriculture, et nos entrepreneuses ne peuvent donc tout simplement pas passer à côté de cette opportunité.

Enfin, L’accès au crédit, et plus largement le financement des projets entrepreneuriaux, reste le sujet central d’optimisation de notre écosystème entrepreneurial.

D’après la BAD, aujourd’hui les femmes en Afrique détiennent plus de 30% des PME, mais il existe un déficit de financement de 42 milliards de dollars entre les femmes et les hommes entrepreneurs !

Certes, cette problématique du financement de projets portés par les femmes est universelle. Partout, bien que les femmes soient à juste titre réputées comme remboursant plus sûrement leurs crédits que les hommes, elles lèvent plus difficilement des fonds, probablement parce qu’elles doutent un peu plus d’elles-mêmes, qu’elles ont un peu plus de difficultés à se mettre en avant… Or, pour lever des fonds, obtenir des financements, il faut être affirmatif et sûr de soi. On en revient aux fondamentaux sur l’éducation, la formation, le leadership …

Même si les hommes et les femmes rencontrent des difficultés pour accéder aux sources de financement, les femmes ont manifestement des difficultés encore plus importantes, manquant souvent de garantie et d’expérience des crédits bancaires formels. Les principaux obstacles sont connus : lois discriminatoires en matière de propriété et d’héritage, normes sociales, contraintes de temps dues aux responsabilités familiales et domestiques etc. De fait, l’accès limité au financement contraint l’émergence et le développement des activités portées par les femmes. L’autofinancement, les associations informelles et formelles de crédit et d’épargne, telles les sociétés de micro-crédit, restent leurs sources de financement principales, avec les limites inhérentes à ce type de financement : risque de surendettement des bénéficiaires s’il est utilisé à d’autres fin ou contracté sans informations préalables, financement d’activités à toute petite échelle et de très faible croissance dont les bénéfices suffisent souvent à peine à payer un salaire minimal à l’entrepreneuse etc.

Ainsi, si les solutions de micro-crédit permettent globalement de faire face en partie aux problématiques de pauvreté, elles ne demeurent pas un modèle susceptible de booster le développement de l’entrepreneuriat et la création de richesses.

Dans ce contexte, je pense qu’il faut donc réellement innover tous azimuts pour faciliter l’accès aux financements de nos entrepreneuses. Nous pouvons d’ores et déjà esquisser quelques pistes.

D’une part une fort mobilisation des politiques publiques des pays africains, notamment via la mise en œuvre de fonds de garanties en faveur de l’entrepreneuriat féminin,  la création de produits financiers plus faciles d’accès et moins coûteux proposés par exemple par les banques publiques, le lancement de financements sectoriels (agroalimentaire, textile-mode etc.), l’amélioration de l’environnement juridique et fiscal, seront autant de mesures fortement incitatives.

D’autre part, l’implication renforcée de financeurs institutionnels, confortés par les efforts déployés par les Etats nationaux, telles la Banque Africaine de Développement, qui a prévu d’investir un milliard de dollars dans l’initiative AFAWA visant à débloquer l’accès au financement pour les femmes entrepreneuses, ou bien l’Agence Française de Développement, qui s’est lourdement investie dans le programme MSDA en Egypte, fondé sur les mêmes finalités de facilitation du crédit pour les femmes entrepreneuses.

Enfin, les initiatives issues de la société civile, notamment le Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire, structuré par la Première Dame de Côte d’Ivoire, Madame Dominique OUATARRA. Doté d’un capital de plus de 10 milliards de francs CFA, ce Fonds permet à quelque 110 000 femmes de réaliser une activité génératrice de revenus, facilitant leur cheminement vers l’autonomisation. Ou bien les deux fonds destinés à soutenir l’entrepreneuriat féminin en Afrique récemment promus par Aude de Thuin, fondatrice de Women’s Forum, groupe de réflexion de femmes leaders d’opinion.

Au sein de ce panorama panafricain de l’entrepreneuriat féminin, quelle est la place de l’Afrique Centrale ?

 Des entrepreneuses faute de mieux ?

A l’instar des autres femmes africaines, les femmes d’Afrique Centrale sont nombreuses à entreprendre. Elles représentent ainsi 55,9% des travailleurs pour leur propre compte. Elles évoluent pour l’essentiel dans le secteur informel (78,8%), où elles travaillent généralement dans l’agriculture, l’élevage ou encore le commerce. Le choix de cette activité par les femmes d’Afrique Centrale s’est généralement imposé à elles. Entreprendre est devenu la quasi-unique voie pour ces femmes d’intégrer le marché du travail, dans lequel le fait d’être de sexe féminin est un sérieux handicap.

En effet, les femmes sont plus nombreuses à être en situation de chômage que les hommes, soit 12% contre 10% (cf. EESIC : 2011). Ce chômage est lui-même le résultat d’un faisceau de facteurs convergents, tels que : discrimination à l’embauche des femmes ayant un niveau égal ou supérieur à celui des hommes, déperditions scolaires résultants de la primauté de l’éducation  des garçons à celle des filles dans certaines familles, grossesses et des mariages précoces. Ainsi, peu ou mal formées, ces entrepreneuses, par pis-aller, sont contraintes de conduire leurs activités génératrices de revenus avec des moyens rudimentaires. Elles utilisent généralement leurs propres moyens financiers car elles ne peuvent  prétendre à quelque crédit, ne possédant pas les garanties bancaires suffisantes telles que les titres fonciers notamment.

D’un entrepreneuriat de nécessité à un entrepreneuriat de vocation

En dépit de ce contexte sociétal et des moyens rudimentaires mobilisés pour entreprendre, les femmes Entreprennent  dans nos pays. Grâce au produit de leur activité, elles arrivent à subvenir aux besoins quotidiens de leurs familles en matière d’éducation et de santé notamment. Au regard d’un tel résultat et compte-tenu de la force de travail que représentent ces entrepreneuses, il parait absolument utile de capitaliser ce dynamisme des femmes de nos pays afin que leur activité cesse d’être un entrepreneuriat de survie pour devenir un entreprenariat de croissance. C’est en créant les conditions qui permettent à ces femmes de réussir dans l’entrepreneuriat qu’on leur ouvre la possibilité de générer une richesse dont nos pays ont besoin pour lutter contre la pauvreté, et accéder au développement à travers la diversification des économies, comme cela a été recommandé dans le Programme National de Développement (PND).

Pour ce faire,  il faut que les politiques publiques impulsées par les Etats aillent encore plus loin que ce qui a déjà été initié en matière de droits des femmes et de soutien à l’entrepreneuriat, en cohérence avec les efforts déjà mis en œuvre au niveau du continent.

Il me paraît donc indispensable de conduire une double stratégie, avec un axe de moyen terme et un axe de court terme.

A moyen terme, il est nécessaire de renforcer l’accès des filles aux filières professionnelles et techniques. Celles-ci doivent cesser d’être les voies de stockage des « inadaptés » des filières générales pour devenir de véritables creusets des talents de demain. Ces potentiels peuvent être repérés très tôt, par exemple par le biais de concours pour repérer les jeunes talents d’entrepreneuses, organisés par exemple dans les démembrements de l’Etat, également par des ONG positionnées sur le Genre et l’entrepreneuriat.

A court terme, pour canaliser et « professionnaliser » ce pourcentage élevé de femmes motivées par l’entrepreneuriat mais dépourvues de moyens, les pouvoirs publics doivent s’impliquer dans la création et le déploiement de structures d’accompagnement des projets sélectionnés et la formation-action des entrepreneuses, en particulier dans les thématiques touchant à la gestion d’entreprises (management, comptabilité, gestion financière, marketing, communication – réseaux sociaux etc.). De tels incubateurs devront proposer des parcours permettant d’acquérir des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être nécessaires pour être des gestionnaires efficaces, d’une part afin de donner un maximum de chance de succès aux micro-projets sélectionnés, d’autre part pour permettre aux femmes ayant un vrai tempérament d’entrepreneuse de pouvoir s’impliquer sur des projets à potentiel, travailler à l’export, et pouvoir à terme piloter des entreprises en forte croissance. Et ainsi illustrer brillamment l’Afrique sur la scène internationale du Genre et de l’entrepreneuriat féminin !

Il est également primordial de leur faciliter l’accès aux financements à des taux avantageux, que ce soit sur le plan bancaire, en mobilisant les réseaux publics de financement (Banque Postale etc.), ou bien en instituant des outils financiers spécifiques destinés aux femmes (par exemple des fonds de garantie). En parallèle, la société civile, y compris la Diaspora, pourrait également être sollicitée autour d’outils d’appui et d’investissement financier, telles des plateformes de parrainage et de financement participatif, « validées » et encadrées par l’Etat afin de rassurer sur l’authenticité et le sérieux de la démarche.

« Oui, je crois à l’autonomisation de la femme Africaine ».

Pour ma part, après avoir créé plusieurs entreprises dans le domaine de la santé en Afrique Centrale (des magasins d’optique sous la marque Optical, ainsi que la Clinique Médicale Optique de Brazzaville),  et m’être investie dans le caritatif (orphelinat Le petit samaritain notamment), j’ai décidé de franchir le pas de l’entrepreneuriat social et de créer un outil opérationnel pour accompagner les femmes dans leur autonomisation. C’est pour cela que j’ai créé la fondation SOUNGA en 2015 à Brazzaville. Cette association vise à favoriser la parité femme-homme au Congo, et a structuré son action autour de quatre projets majeurs, l’incubateur féminin SOUNGA NGA qui forme et accompagne des femmes à l’entrepreneuriat afin d’être plus efficientes sur leurs propres projets de créations d’activités, et qui peuvent recevoir en parallèle un micro-crédit d’amorçage, en partenariat avec un acteur financier majeur national ; le label Genre SOUNGA qui classe les entreprises et les administrations selon leur degré d’intégration des femmes ; le Focus Group SOUNGA qui permet d’avoir des données annuelles fiables sur la situation des femmes au Congo, et enfin les actions de lobbying autour des décideurs publics, qui m’ont conduite ces dernières années à plaider la cause de nos formidables femmes auprès de l’Union Africaine, l’Union Européenne ou bien aux Nations Unies.

Ce qui ressort de cet ensemble d’expériences, c’est que même si beaucoup reste à faire pour que les lois favorables à la parité soient respectées ou initiées et que cela alimente positivement le flux d’entrepreneuriat féminin, en peu de temps, beaucoup de chemin a été parcouru.

En effet, et plus largement, je suis intimement convaincue que l’entrepreneuriat social au féminin peut jouer un rôle important dans le développement de l’Afrique. En République du Congo, où les femmes représentent environ 51% de la population, elles ont du mal à accéder à l’emploi et à faire carrière, ce qui se matérialise notamment par le fait qu’elles sont peu nombreuses aux postes de responsabilité. Une telle marginalisation signifie que le pays se prive de la moitié de ses talents, de ses ressources humaines pour lesquelles des moyens colossaux ont pourtant été investis pour leur formation. Ainsi, dans son Rapport Régional Afrique de l’Ouest et du Centre, l’UNICEF montre que l’Etat congolais dépense 38 dollars pour chaque enfant qui étudie dans un établissement secondaire public. Dans l’enseignement secondaire privé, le montant dépensé est de 292 dollars. Outre les moyens mis en œuvre par l’Etat, il existe également des moyens substantiels déployés par les familles. Au Congo, ces dépenses pour l’année 2005 représentent 2,4% des dépenses totales des ménages. Ne pas attribuer aux femmes ainsi formées les mêmes fonctions qu’aux hommes de niveau analogue revient à perdre tous les moyens économiques, infrastructurels et sociaux investis pour les former.

Sur un plan plus macro-économique, la réduction des inégalités de Genre est ainsi un enjeu prioritaire dans l’objectif d’éradiquer la pauvreté et de réaliser les Objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030. Selon l’Organisation Internationale du Travail, réduire les inégalités de Genre permettrait d’augmenter le PIB du continent de plus de 4% d’ici 2025. C’est aussi un enjeu social majeur car les femmes utilisent la quasi-totalité de leurs revenus pour leurs enfants, soutenant ainsi le développement des communautés. A ce titre, je souligne l’engagement de l’Agence Française de Développement qui, convaincue qu’il est vain de penser le développement sur le continent sans miser sur les femmes, prévoit que 50% de ses engagements annuels soient dédiés à des projets liés aux questions de Genre d’ici 2022 en Afrique !

Il est donc grand temps que nos femmes prennent conscience de leur valeur et de leur potentiel. Elles doivent ainsi gagner en confiance en elles-mêmes pour consolider et rendre plus ambitieux leurs projets d’entrepreneuriat. C’est ce rôle d’encouragement et d’émulation que doivent jouer des leaders politiques africains engagés en faveur d’une meilleure place de la femme dans notre Société, ainsi que des institutions nationales et supra-étatiques, telles l’Union Africaine ou la Banque Africaine de Développement, qui réfléchit au déploiement de politiques de « discrimination positive » en faveur des femmes, comme annoncé en marge de la COP22, à Marrakech.

En s’affirmant comme des agents du développement économique et social à part entière, les femmes africaines, et a fortiori nous autres femmes congolaises, travaillent autant à leur autonomisation qu’elles contribuent au développement inclusif de l’Afrique, pour notre bénéfice à toutes et tous !

Danièle Sassou Nguesso, MPA
Présidente de la Fondation Sounga
www.fondationsounga.org